La Commission européenne dévoile son tout premier plan dédié au logement abordable. Notamment en marquant la reconnaissance officielle d’une urgence sociale qui touche désormais l’ensemble des 27 États membres. Cette initiative sans précédent place le logement au cœur des priorités politiques européennes et mobilise des moyens financiers considérables pour inverser une tendance alarmante.
Une crise sans précédent qui frappe tout le continent
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2010 et 2025, les prix de l’immobilier explosent de 61% dans l’Union européenne, tandis que les loyers progressent de 29%. Cette flambée dépasse largement la croissance des revenus des ménages, créant une pression financière inédite. Aujourd’hui, près de 10% des Européens consacrent plus de 40% de leurs revenus au logement, une proportion qui grimpe à 37% pour les ménages vivant sous le seuil de pauvreté.
Dans certaines villes, la situation atteint des niveaux critiques.
À Lisbonne, les habitants doivent désormais consacrer 116% de leur salaire moyen pour se loger en centre-ville, rendant l’accès au logement tout simplement impossible sans aide extérieure. Barcelone et Madrid affichent respectivement 74% et 65%, illustrant une pression immobilière qui s’étend bien au-delà des capitales traditionnellement onéreuses.
Les disparités régionales révèlent également des trajectoires préoccupantes.
L’Estonie enregistre une hausse de ses loyers de 220% depuis 2010, la Lituanie de 184%, et l’Irlande de 115%. Ces augmentations reflètent une combinaison de facteurs structurels, de politiques fiscales et d’une demande qui dépasse largement l’offre disponible.
Cette crise prend également un visage humain dramatique. Près de 1,3 million de personnes vivent sans abri dans l’UE, soit l’équivalent de deux fois la population du Luxembourg. En Irlande, le nombre de personnes hébergées en centres d’urgence quadruple entre 2014 et 2023. Par ailleurs, 17% de la population européenne vit dans un logement surpeuplé, un phénomène particulièrement marqué en Roumanie.
Une réponse européenne ambitieuse et structurée
Face à cette urgence sociale qualifiée par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen comme source d’angoisse pour trop d’Européens, l’Union européenne structure une réponse articulée autour de quatre axes majeurs. Le plan présenté par le commissaire danois Dan Jørgensen, premier commissaire européen dédié au logement, propose dix actions concrètes visant à stimuler l’offre. Par exemple, mobiliser les investissements, encourager les réformes et aider les personnes les plus touchées.
Le premier pilier concerne l’augmentation de l’offre de logements.
L’Europe doit construire plus de 2 millions de logements par an pour répondre à la demande actuelle, alors que seulement 1,6 million sont produits annuellement. Pour combler ce déficit, la Commission élabore une stratégie européenne pour la construction visant à réduire les coûts, améliorer la productivité du secteur et former massivement la main-d’œuvre. La pénurie d’ouvriers qualifiés constitue en effet un frein majeur, nécessitant la mise en place de programmes de formation ambitieux.
Le deuxième axe mobilise des ressources financières considérables.
La Banque européenne d’investissement annonce un plan d’action prévoyant 10 milliards d’euros d’investissement sur deux ans pour soutenir la construction, la rénovation énergétique et l’innovation. Cette enveloppe vise à fournir 1,5 million de logements neufs ou rénovés. La BEI porte son volume de prêts à l’appui du logement à 6 milliards d’euros en 2026, doublant ainsi sa contribution initiale. Une plateforme paneuropéenne d’investissement prend forme, réunissant la Commission, la BEI, les banques nationales de promotion économique et les institutions financières internationales.
Les fonds de cohésion européens voient également leur dotation au logement abordable doubler, passant de 436 millions d’euros actuellement en France à des montants significativement plus élevés dans l’ensemble des États membres. Le fonds InvestEU mobilise par ailleurs 372 milliards d’euros d’investissements supplémentaires, dont une partie substantielle sera dirigée vers le logement social et abordable.
Des innovations réglementaires et institutionnelles majeures
Le plan européen introduit des modifications réglementaires fondamentales. La révision des règles relatives aux aides d’État permet aux États membres de soutenir plus facilement les projets de logement social et abordable sans notification préalable à la Commission. Cette simplification administrative supprime un obstacle bureaucratique majeur qui freinait auparavant les initiatives locales et nationales.
La lutte contre les locations de courte durée constitue un volet essentiel de la stratégie. L’exécutif européen prépare une législation pour encadrer les plateformes type Airbnb, particulièrement dans les zones touristiques où ces locations contribuent à la flambée des loyers et à l’éviction des résidents permanents. Cette mesure répond aux demandes pressantes des maires européens, notamment en Espagne, pays qui accueille un nombre record de touristes et subit une pression immobilière insoutenable dans ses centres-villes.
Le Parlement européen créé en décembre 2024 une commission spéciale sur la crise du logement, présidée par l’eurodéputée italienne Irene Tinagli. Cette commission, composée de 33 députés européens, dispose d’un mandat initial d’un an. En l’occurrence, pour cartographier les besoins, analyser les politiques existantes et formuler des recommandations. Elle travaille en étroite collaboration avec la Commission pour orienter la mise en œuvre du plan européen.
Un équilibre délicat entre ambition et subsidiarité
Le plan européen navigue habilement entre volonté d’action et respect des compétences nationales. Le logement demeure principalement une prérogative des États membres, des régions et des collectivités locales. L’Union européenne adopte donc une approche de subsidiarité active, proposant un cadre de coordination, des moyens financiers et une assistance technique sans imposer de solutions uniformes.
Les collectivités locales jouent un rôle central dans cette stratégie. Responsables de l’urbanisme, de l’utilisation des sols, des réglementations en matière de construction et des services publics essentiels, elles constituent le premier niveau d’intervention. Des villes comme Paris, Barcelone, Amsterdam et Rome participent activement à l’initiative Maires européens pour le logement.
Vers une transition écologique et sociale du logement
Le plan européen articule étroitement accessibilité financière et durabilité environnementale. La directive sur la performance énergétique des bâtiments, adoptée en 2024, impose que tous les nouveaux bâtiments construits dans l’Union soient à émissions nulles à partir de 2030. Cette obligation s’inscrit dans la trajectoire de décarbonation du parc immobilier européen, la moitié des bâtiments existants ayant été construits avant 1980 et nécessitant une rénovation profonde.
L’enjeu énergétique revêt une dimension sociale majeure. En 2024, 10,6% de la population européenne ne parvient pas à chauffer convenablement son logement, soit 46 millions de personnes vivant en situation de précarité énergétique. La rénovation énergétique constitue donc simultanément un levier de réduction des factures pour les ménages, d’amélioration du confort et de contribution aux objectifs climatiques européens.
Voir aussi – Le Nouveau Bauhaus Européen : une révolution esthétique et durable dans l’immobilier européen
Le nouveau Bauhaus européen accompagne cette transformation en promouvant une architecture durable, esthétique et inclusive. Cette initiative encourage l’utilisation de matériaux innovants, la construction modulaire et les technologies de réduction des coûts. L’initiative Housing TechEU, dotée de 400 millions d’euros, soutient spécifiquement l’innovation dans les technologies de construction et les solutions de logement évolutif.
La BEI développe également un programme spécifique sur le logement étudiant. Les jeunes Européens quittent le domicile parental de plus en plus tardivement, l’âge moyen passant à 26,2 ans en 2024. Cette tendance s’explique par la difficulté à trouver un emploi de premier échelon permettant de rembourser un loyer ou un prêt hypothécaire. Ce qui affecte directement la formation des familles et les perspectives éducatives.
Des défis persistants et des perspectives d’évolution
Malgré l’ampleur des moyens déployés, plusieurs défis structurels demeurent. Le secteur de la construction européen souffre d’une faible productivité et d’un manque d’innovation chronique. Ces carences entraînent des coûts élevés et des délais importants dans la réalisation des logements. La stratégie européenne pour la construction devra donc s’attaquer aux racines de ces problèmes. Notamment, par des investissements massifs dans la formation, la recherche et le développement de nouvelles méthodes.
Les questions d’équité sociale traversent également les débats.
Certaines organisations, comme la Fondation pour le Logement et la FEANTSA, alertent sur le risque que le concept de logement abordable exclue les ménages les plus modestes. Cette dérive sémantique menace de transformer le logement abordable en logement pour classes moyennes, laissant les plus vulnérables sans solution.
Le calendrier de mise en œuvre structure les prochaines étapes.
La Commission publiera un rapport d’avancement avant la fin de son mandat en 2029. Un premier sommet européen sur le logement est programmé pour 2026, offrant une plateforme de dialogue entre tous les acteurs concernés. Les États membres et les collectivités locales disposeront ainsi d’un temps d’appropriation et d’adaptation du plan à leurs contextes spécifiques.
Une mobilisation politique au service d’un droit fondamental
L’émergence du logement dans l’agenda européen traduit une prise de conscience politique majeure. Le plan présenté en décembre 2025 donne corps à cette ambition en proposant des outils concrets et des financements substantiels.
Le plan européen pour le logement abordable représente ainsi bien plus qu’une initiative sectorielle
L’élan politique s’appuie également sur une demande citoyenne forte. L’Eurobaromètre de janvier-février 2025 révèle que 61% des Européens se déclarent préoccupés par l’idée de ne plus pouvoir payer leur loyer ou leur emprunt immobilier, dont 27% fortement. Cette inquiétude traverse toutes les catégories sociales et tous les territoires, conférant à la question une légitimité politique indiscutable.
Le succès de cette entreprise dépendra de la volonté politique des États membres et de la mobilisation de l’ensemble des acteurs du logement.



